L’art, l’Afrique, la politique, le sida, les inégalités sociales… Tour d’horizon avec un des plus grands artistes contemporains africains.
C’est probablement le peintre africain le plus connu dans le monde. Chéri Samba est né en 1956 au Congo et il vit et travaille toujours à Kinshasa. Ses peintures mettent en scène des faits de société souvent tabous : sexe, sida, inégalités sociales, corruption… Des thèmes qu’il aborde avec humour pour attirer l’attention et faire réfléchir à des sujets sérieux. Cela lui a valu deux arrestations : l’une pour avoir peint sur La Rébellion Lulua contre Baluba, un tableau représentant une scène de guerre entre deux ethnies, et l’autre pour avoir dénoncé le manque de liberté sous le régime de l’ex-président Mobutu Sese Seko. Rencontre avec un personnage décapant.

Le Point.fr : À quel moment avez-vous su que vous seriez artiste ?

Chéri Samba : Dès mon enfance. Je ne savais pas encore que ça s’appelait « artiste », mais j’en étais déjà un. Pendant que les autres petits enfants jouaient, je préférais griffonner quelque chose dans le sable. Je n’étais pas conscient de faire de l’art, mais j’en faisais.

Avez-vous déjà une image claire d’une peinture dans votre esprit avant de commencer à peindre ?

Avant de créer un tableau, je le conçois dans ma tête, je sais à quoi il ressemblera et je me mets directement à l’oeuvre. L’image me vient directement. C’est un peu difficile à expliquer. (Il souffle.) D’abord, je cherche un thème à aborder. Et quand je me décide sur ce thème, je vois l’image. C’est elle que je transpose sur la toile. C’est le quotidien qui la provoque.

Pourquoi vous représentez-vous toujours dans vos toiles ?

Je suis parmi les gens de ce monde. Pourquoi peindre d’autres gens que moi-même ? Je suis moi aussi comme eux. C’est aussi pour m’éviter des contraintes inutiles. Quand je peins un sujet très touchant, je préfère me représenter moi. Comme ça, on ne pourra pas me poursuivre. Ça m’est déjà arrivé de peindre quelqu’un de reconnaissable et il m’a attaqué et ridiculisé. Depuis ce moment-là, je me mets au-devant de mes sujets, toute la responsabilité me revient.

Quelle est la palette de couleurs africaine ?

L’Afrique a des couleurs éclatantes parce que chez nous, en Afrique, il y a trop de soleil. En Afrique, il n’y a que deux saisons : la saison sèche et la saison des pluies. Pendant la saison des pluies, la lumière est éclatante et on voit la nature bien éclairée, il n’y a pas de couleurs sombres et grises. L’Europe a ces couleurs pâles et grises, mais pas l’Afrique.

Quel regard portez-vous sur la politique en Afrique ?

La politique, même si on ne l’a fait pas, nous rattrape toujours. La mentalité que nous avons léguée aux dirigeants africains est condamnable. C’est condamnable de se sentir le seul à détenir tout le pouvoir, toutes les connaissances, et de croire que les autres ne valent rien. J’ai toujours condamné ce genre de comportements. La politique en Afrique a encore beaucoup de choses à apprendre. Tout est encore dicté par l’Occident, qui tire son intérêt de ces dirigeants, car ils ne représentent pas ceux du peuple. C’est déplorable.

À quoi ressemblera l’Afrique dans cent ans, selon vous ?

Je vois une Afrique rayonnante parce que tout le monde aura compris qu’il fallait la liberté, tout le monde doit travailler librement, et que les politiques sont là pour le peuple, et pas pour eux-mêmes. L’Afrique sera éclatante.

Anne-Sophie Jahn

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